Temps

Le temps. Le temps qui passe, celui qui agite nos montres et nous presse de vivre. Il n’a pas son pareil pour réunir science et philosophie, concret et abstrait. On le ressent, de seconde en seconde, immuable et inarrêtable. On n’est pas très à l’aise pour en parler puisque s’il y a bien une notion qui régit notre monde, à défaut de Dieu, c’est bien lui. En physique on le classe souvent à part, on parle des trois dimensions de l’espace en précisant « + 1 dimension temporelle » alors qu’Einstein nous parlait bien d’espace-temps, l’idée étant que l’espace et le temps ne forme qu’une seule et même entité.

La pensée complexe et la théorie que nous essayons d’élaborer sur ce blog peuvent sans doute nous aiguiller là-dessus. Nous avons vu qu’il existe une échelle systémique, c’est-à-dire un ordre dans la composition des systèmes, allant très logiquement du microscopique vers le macroscopique. De cela nous pouvons déduire également que les interactions se font également dans ce même ordre, du plus petit au plus grand : quand on casse un verre, ce sont d’abord les atomes qui se désolidarisent, puis les chaînes moléculaires et ainsi de suite jusqu’à la cassure macroscopique du verre.

Ainsi, au sein d’un système suffisamment complexe à plusieurs niveaux, on peut déduire à nouveau que le temps s’écoule dans le sens de l’échelle systémique, toujours du plus petit au plus grand. En quelque sorte, on pourrait dire que nous éprouvons le présent toujours avec un temps de retard comparé à l’infiniment petit, et à peine le vivons-nous que l’infiniment petit est déjà dans le futur. Cela est signifiant lorsqu’on sait que le temps ne s’écoule que dans un sens, tout comme les systèmes ne s’élaborent eux aussi que dans un seul sens. Les temps passés construisent le temps présent à la manière des composants qui constituent le système. De là à conclure que temps et échelle systémique ne font qu’un il n’y a qu’un pas, cela rejoignant parfaitement l’idée d’espace-temps.

Ne pourrait-on pas en déduire et définir l’interaction entre deux objets comme la rencontre entre deux espaces-temps ? Trouver le plus petit quantum de matière reviendrait à trouver le plus petit quantum d’espace-temps : on parle de « pas de temps » ou du fameux « temps de Planck ». La vitesse de la lumière, la vitesse indépassable, devient alors la vitesse maximale d’interaction, ou plutôt, la vitesse d’interaction de base : eh oui, plus on monte dans l’échelle systémique plus les interactions prennent du temps. Ainsi, on peut relativiser le fait de voir une galaxie à des millions d’années-lumière. Peu importe qu’elle ne soit pas telle que nous la voyons au moment où nous la voyons puisque c’est tout simplement telle qu’elle interagit avec nous.

Cela pourrait également nous montrer le phénomène de gravité sous un autre œil. Nous savons que tout corps a un pouvoir d’attraction proportionnel à sa masse. En considérant que sa masse est proportionnelle au nombre d’interactions que ce corps produit, dès lors, on pourrait suggérer que tout corps agit comme une dépression interactionnelle, les autres objets étant naturellement attirés vers lui comme une dépression dans l’air ou tout autre fluide.

Bon, vous l’aurez compris dans cet article je m’égare voire je m’enflamme sans doute un peu (oui oui je l’ai remarqué) du coup j’en ai perdu quelques uns en route. Pour repartir plus dans le concret (ou moins dans l’abstrait, c’est selon) attardons sur les conséquences directes pour nous de cette déduction : la propriété systémique du temps qui passe. Cela signifie que toutes nos décisions présentes auront un impact sur nos décisions à venir. Ok, cela va de soi. On ne m’a pas attendu, je sais. Mais si vous avez bien en tête le principe de cohérence de tout système, au niveau sociétal et politique cela signifie que nous ne pouvons pas prétendre construire un monde meilleur en ne commençant pas aujourd’hui. Prendre des mesures inhumaines aujourd’hui ne peut en aucun cas être justifié par des promesses d’un comportement plus humain demain. Cela n’a pas de sens d’un point de vue systémique.

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Fractalité

Cet article vous évoquera sans doute celui sur la redondance, mais là où ce dernier aborde les relations transversales entre composants, c’est-à-dire pour un même niveau d’échelle, ici nous traiteront de la relation verticale qu’il existe entre un système et ses composants.

Pour Edgar Morin, le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties. Il est plus car, selon le principe d’émergence, il possède une qualité que l’on ne pouvait simplement déduire de ses composants. A l’inverse, il est moins car il ne dispose pas de toutes les qualités de ces mêmes composants. Pourtant, lorsque l’on observe les systèmes naturels, on constate régulièrement l’aspect fractal de ces systèmes, c’est-à-dire qu’on observe un motif qui se répète à n’importe quelle échelle. Un exemple que l’on donne souvent sont les côtes bretonnes qui apparaissent déchiquetées quelque soit la hauteur de l’observation.

Pour les systèmes vivants, cela s’exprime autrement. Bien sûr nous ne ressemblons pas à une cellule géante mais il peut être intéressant de s’en inspirer, car il se trouve que chaque cellule de notre organisme dispose de toute notre information génétique. Si chaque citoyen disposait des mêmes informations que tous les autres, la prise de décision n’en serait-elle pas plus saine ?Comme nous avons pu le voir dans un précédent article, en terme de complexité, tout système se forme du bas vers le haut, par ses composants, ces derniers le précède forcément et c’est eux qui détermineront le système. Renforcer les individus revient donc à renforcer la société, CQFD.

Agir de façon néguentropique pourrait revenir à agir par principe. C’est le sens que peut prendre le proverbe « l’important n’est pas le but mais le chemin », car en agissant ainsi on ne peut deviner le but à atteindre, ce sont nos actes en eux-mêmes et comment ils s’inscrivent dans notre environnement qui nous intéressent. Voilà le sens de l’interaction néguentropique : résoudre et assumer l’incertitude. Ainsi, tout système émergent à partir de composants donnés ne peut être que cohérent avec eux et reste tout à fait imprévisible quant à sa forme finale.

Emmanuel Todd l’a déjà illustré dans ses ouvrages en étudiant les structures familiales de différents pays. Il a démontré que, dans un pays donné, le type d’organisation des familles (patri ou matrilinéaire, nucléaire, etc) en détermine largement le système politique. Une nation n’étant jamais que le regroupement de nombreuses familles entre elles comme un système n’est qu’un regroupement de sous-systèmes. C’est ainsi que cet auteur avait prédit la fin de l’URSS plusieurs années avant en observant une augmentation du taux de mortalité infantile (à vérifier). Il prétend à présent que l’Europe actuelle est impossible au regard des structures familiales trop diverses.

Une autre illustration de la fractalité concerne le foetus. Non seulement il évolue dans un milieu liquide mais surtout il passe par des stades de développement qui font tantôt penser à un poisson, tantôt à un lézard ou à un autre animal similaire. Nous le savons à présent, à peu de choses près ce sont toutes les formes que nous avons pris au cours de l’évolution de notre espèce. C’est le seul chemin possible pour qu’une cellule se multiplie et face à un être humain (ce n’était qu’un exemple, c’est le cas pour bien d’autres espèces également). On dit que l’ontogenèse résume la phylogenèse : le développement d’un individu résume le développement de toute une espèce.

Rappelons-le, la fractalité ne sort pas de nulle part, elle n’est qu’une résultante du fait que le système est nécessairement à l’image de ses composants. On peut la qualifier de propriété émergente. Ce principe a une résonance quant à la philosophie asiatique, notamment dans le taoïsme basé sur le Yin et le Yang ou lorsque Gandhi disait « soit le changement que tu espères pour le monde ». Dans le cadre d’une entreprise ou d’une société par exemple, si ses objectifs ne prennent pas en compte ceux de ses salariés ou bien de ses citoyens, alors elle va au devant d’une pathologie systémique qui ne pourra se résoudre que lorsque les tensions sur les constituants disparaitront. Cela s’exprimera par du turnover, des burn-out (excusez les anglicismes) et autres dépressions. Seule solution : se tourner vers l’humain.

Frontière

Etant donné la manière dont nous avons parlé des différents niveaux d’échelle systémique, on pourrait penser que la distinction entre un système et un autre, qu’il soit de même complexité ou non, est franche et concrète. Ça peut être le cas pour un objet physique donné mais c’est justement omettre toutes les interactions qui ne sont pas visibles et tendent à flouter les limites du système.

Nous ne nous définissons que par la somme de nos interactions (cf chapitre « Interaction »). Comme l’explique Gregory Bateson dans L’Ecologie de l’Esprit, nous ne sommes qu’un intermédiaire, voire un filtre, qui ne fait que recevoir puis renvoyer de l’information en fonction de la nature de celle-ci, de sa biologie propre, de son histoire, etc. Ainsi, trouver une limite franche et certaine entre deux entités peut être plus malaisé qu’on ne le pense. On arrivera facilement à isoler physiquement une personne mais peut-elle ne se résumer qu’à son physique ? Est-ce pour autant que nous avons pris en compte tout son système tentaculaire et abstrait d’interactions ?

En psychologie (notamment la Théorie du Détour de Michel Cariou) on nous enseigne qu’un individu ne peut être isolé de son environnement car c’est le décontextualiser que de l’en extraire et de le considérer indépendant de celui-ci. Toute personne est adapté à un environnement en particulier. Ceci a pour importante conséquence qu’elle peut paraître inadaptée à l’environnement commun, celui que nous partageons avec elle, mais qu’elle réagit surtout à un environnement (encore une fois cela comprend une biologie, une histoire, des proches, etc) sûrement déviant et non sécurisant pour elle. La vision que nous avons d’un système diffère donc de la réalité du système. Alors on s’imagine qu’avec un objet beaucoup plus concret on n’a pas ce genre de difficulté. Prenons une maison par exemple. C’est un objet physique que l’on pense avoir bien en tête, et pourtant, où commence-t-elle et où se finit-elle au point de vue des canalisations, des fils électriques, téléphoniques, des antennes, du jardin en surface, en sous-sol ?

On le voit à présent, notre façon de penser nous entraîne vers la facilité, la catégorisation à outrance. C’est ce que dénonçait Henri Wallon dans L’Origine du Caractère chez l’Enfant. C’est vrai qu’il parlait surtout de l’enfant à ce moment-là mais c’est un excellent moyen pour décrypter la pensée de l’adulte justement, un enfant n’est jamais qu’un adulte en devenir. Un autre auteur, Kurt Lewin, distinguait lui deux modes de pensée scientifiques concurrents : d’un côté la pensée aristotélicienne, amenant à faire toujours plus de catégories, de spécialisations et d’expertises dans les disciplines scientifiques ; de l’autre la pensée galiléenne, néguentropique, inclusive, homogène, multiple mais non hiérarchique, supposant que l’univers n’est régi que par une loi unique, amenant donc toutes les disciplines à se réunir en une seule.

Définir les frontières d’un système n’est donc que relatif et subjectif car elles sont particulièrement poreuses, floues et mouvantes. Cela consiste ainsi à établir une hiérarchie dans les interactions qui composent le dit système suivant leur degré d’importance et à ne pas prendre en compte celles qui nous semblent négligeables. Mais ceci concerne avant tout la complexité transversale d’un système, c’est-à-dire que les interactions comparées restent de même niveau, qu’on ne s’intéresse qu’aux composants directs du système et non à ceux des niveaux systémiques en-dessous ou au-dessus. Pour en revenir à la maison, cela nous amènerait à étudier les interactions de chacun des composants pris un à un, chaque mur, chaque brique, chaque poutre, chaque fenêtre, etc. Encore une fois, chaque chose qui ne nous vient pas spontanément lorsque nous pensons à l’objet « maison ». La frontière n’est donc pas non plus certaine en ce qui concerne la complexité verticale des systèmes.

Penser un système c’est donc faire un choix. Rappelons-le, la pensée complexe est une dynamique, un idéal mais non un point fixe. On démonte et on remonte les objets d’étude en même temps, on garde toujours en tête que toute chose est à la fois multiple et unique. Même si ça n’est que temporaire et incomplet, il faut définir une limite au système. Sans frontière, il n’y a pas de système. C’est ce qui fait son identité, au même titre que la cohésion entre ses éléments qui eux-mêmes possèdent une frontière entre chacun d’eux. Ça y est, nous rentrons dans la mise en abîme systémique où tout se répète à toutes les échelles et où les paradoxes se multiplient d’autant.

Mais ce n’est pas qu’une astuce de pensée. On est obligé d’admettre une frontière pour pouvoir conceptualiser le système mais c’est aussi une nécessité concrète et physique. Tout élément d’un système est à la fois attiré et rejeté par tout autre élément (cf « La Méthode » d’Edgar Morin). S’ils ne font que s’attirer, alors les éléments autant qu’ils sont n’en formeront plus qu’un car rien ne les empêchera de se mélanger. S’ils ne font que se rejeter, alors il n’y a ni système ni interaction possible. Ceci vaut donc pour la complexité transversale, pour des systèmes de même complexité. Qu’en est-il pour la complexité verticale, pour des systèmes de complexité différentes ?

En soi, il ne peut y avoir d’interaction entre un système et son sur-système puisque par définition l’un se confond dans l’autre. Un système donné n’interagit directement qu’avec un système de même complexité car ce n’est qu’avec lui qu’il peut échanger des informations structurelles et fonctionnelles. Toute interaction qui pourrait être ainsi observé du bas vers le haut (du moins complexe au plus complexe) relèverait donc du phénomène émergent et mettrait en jeu de nombreux systèmes pour agir sur le sur-système. Le fameux « effet papillon » d’Edward Lorenz n’a donc, en théorie, aucune chance d’arriver puisque l’on parle d’un côté du battement des ailes d’un papillon et de l’autre d’une tornade, qui n’ont pas du tout la même complexité.

Ceci dit, nous avons évoqué dans le chapitre « Interaction » les phénomènes d’entropie et de néguentropie, la différence étant l’énergie stockée dans les systèmes grâce à la néguentropie. On pourrait donc imaginer définir le degré de complexité d’un système en mesurant la quantité d’énergie stockée. Ce qui établit donc la différence entre deux systèmes de complexités différentes, et surtout la frontière que l’on pourrait tracée, c’est la quantité d’énergie stockée par chacun. Par nature un système moins complexe aura toujours moins d’énergie qu’un système plus complexe, mais s’il parvient par un quelconque moyen à stocker suffisamment d’énergie, il peut très bien imaginer interagir avec le système au-dessus.

Enfin, par le célèbre principe du « qui peut le plus peut le moins », rien n’empêche en théorie un système de forte complexité d’interagir avec un système de faible complexité. On arrive très bien à agir sur des cellules microscopiques à l’aide d’aiguilles extrêmement fines, nous agissons sur les atomes pour les faire fissionner dans les centrales nucléaires et nous mettons en collision des particules subatomiques dans des accélérateurs tels que le LHC. Evidemment ce sont des prouesses de l’intelligence humaine qui permettent ces sauts d’échelle, mais concernant l’épigénétique par exemple les animaux en sont tout aussi capables que nous. Il s’agit de l’effet de nos comportements sur l’expression de nos gènes. Même si nous n’en avons pas conscience, nous avons bel et bien un certain pouvoir sur nos molécules.

Qu’il s’agisse de complexité verticale ou horizontale, l’énergie (force ?) de l’interaction entre deux systèmes dépendra essentiellement de leur éloignement, de la présence ou non d’intermédiaires et s’ils possèdent beaucoup ou peu de redondances (cf chapitre « redondance »). Cela nous enseigne qu’il est important dans la vie quotidienne comme dans les apprentissages de privilégier les interactions les plus proches de nous et celles qui ont le plus fort impact sur nous. Grâce à la pensée complexe, on pourra discriminer et hiérarchiser les interactions, nous permettant de répondre à des questions telles que : le bien-être économique est-il plus important que le bien-être moral ou écologique ?

Echelle

L’apparition d’une émergence traduit en fait la construction d’un nouveau niveau systémique. Quand des atomes se réunissent en une molécule alors on peut décrire un niveau systémique supérieur, le niveau moléculaire, de plus grande complexité donc que le niveau atomique. Cette juxtaposition de différents niveaux, à mesure que la matière se complexifie, laisse émerger à son tour une nouvelle notion : l’échelle systémique.

Les systèmes étant emboités les uns dans les autres à la manière de poupées gigognes, on peut ainsi remonter et descendre sur une échelle systémique en fonction du niveau de complexité recherché. Le paradoxe qu’il y a dans cette notion d’échelle est qu’on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. On pourrait placer temporairement les particules subatomiques comme les quarks tout en bas et la société humaine tout en haut puisque c’est l’organisation la plus évoluée que l’on connaisse mais cela n’a rien d’absolu. On ne peut donc déterminer le nombre ou la place précise des barreaux de l’échelle mais au moins pouvons-nous en définir l’ordre car nous savons qu’une molécule est formée d’atomes et non l’inverse, nous savons que nous sommes formés de cellules et non l’inverse, etc.

Aussi, cette échelle peut être vue de deux manières différentes. Bien que nous ne parlerons la plupart du temps que de complexité verticale (qui nous permet de parler de composants et de systèmes), notons toutefois que nous pouvons aussi parler de complexité transversale lorsque nous étudions les relations entre systèmes de même complexité verticale, la complexité transversale augmentant avec le nombre de systèmes considérés. Ainsi, un astre immense comme notre soleil va posséder une complexité verticale bien moindre qu’un être humain mais une complexité horizontale bien plus importante puisque formé d’infiniment plus de systèmes (ses atomes) que nous.

On peut déjà déduire de ces deux principes que plus la complexité verticale augmente, plus le système obtenu sera grand et mobilisera d’éléments. De même, plus la complexité verticale augmente, moins le nombre de systèmes à chaque niveau sera grand (pour faire un système il faut au moins deux éléments, à chaque niveau on divise donc au moins par deux le nombre de systèmes) mais plus la variété des systèmes sera importante (car le nombre d’éléments total dans le système augmente mécaniquement et les combinaisons possibles aussi). Par exemple, la variété des atomes comparée à celle des molécules est bien moindre. Une autre déduction que l’on peut faire, sans doute la plus importante, est que chaque niveau systémique repose nécessairement sur celui d’en-dessous, les systèmes les plus complexes sont dépendants des systèmes qui le sont moins. Ce sont donc d’abord les parties qui agissent sur la totalité. Si les éléments de base se voient imposer des tensions qu’ils ne peuvent supporter, alors le système n’est pas viable.

Nous allons en tirer une méthode de pensée qui vise à redéfinir les notions que nous connaissons habituellement en des concepts plus fondamentaux. Bien que cela se rapproche du réductionnisme nous l’appellerons « pensée néguentropique » avec son antagoniste « pensée entropique » (qui pourrait correspondre à l’approche « holistique »). Nous avons déjà développé ces deux notions dans un précédent chapitre (cf « entropie et néguentropie ») et elles nous suffisent amplement pour dérouler la suite de nos idées.

Il peut nous paraitre contre-intuitif de mener un raisonnement « par le bas » et pourtant, la recherche fondamentale devrait toujours fonctionner ainsi. La nature elle-même n’agit pas autrement, elle est dans le laisser-faire, elle n’use que de quelques règles de base que nous tentons de découvrir ici, et force est de constater que ça lui a plutôt bien réussi : l’instinct de survie, le principe premier de l’évolution selon Darwin, est d’abord systémique. En fait, tout système qui se conserve témoigne d’un rapport au monde valide qui peut se perpétuer. Après presque 14 milliards d’années d’existence, l’univers a eu le temps d’expérimenter différents types de systèmes à toutes les échelles, s’appuyant à chaque fois sur le niveau systémique précédent pour croître et se propager. Et nous fonctionnons toujours de cette manière, l’évolution biologique, psychologique et sociale d’un individu se fait forcément « par le bas », en fonction de ses acquis, de l’accord entre ses différentes valeurs et de ce qu’il vit au quotidien.

Un peu plus concrètement, on peut appliquer le raisonnement néguentropique au moteur d’une voiture : son bon fonctionnement est entièrement dépendant du bon fonctionnement de chaque pièce qui le compose. S’il y en a une de défectueuse, on sait qu’on peut la remplacer sans difficulté à l’identique. En est-il de même pour l’humain, l’élément de base de notre système « société » ? A l’image des pièces d’un moteur, peut-on le considérer comme interchangeable ? C’est ce que cherche à interroger Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes : faut-il adapter l’humain à la société ou la société à l’humain ? Michel Foucault fait de même dans Surveiller et Punir en étudiant notre système carcéral (il aurait également pu prendre comme exemple la fameuse école républicaine) qui n’est non pas faite pour aider des individus à trouver leur place mais bien pour les former et les conformer à ce qu’on attend d’eux afin de pérenniser le système actuel (dans le cadre de l’école, on remarquera que la sonnerie annonçant la fin des cours ressemble étrangement à celle des usines de l’époque de la révolution industrielle).

Pourtant, tout système vit au dépend de ses composants et de son environnement (on retrouve ici les deux facettes de la complexité : verticale et transversale). Edgar Morin appelle ce phénomène l’asservissement, renversant de fait le rapport de force : la survie du prédateur est soumise à la présence de la proie. Ainsi, si l’environnement auquel il est adapté disparaît (la proie), le système (le prédateur) risque aussi de disparaître s’il ne parvient pas à s’adapter à son nouvel environnement (à de nouvelles proies). Rien de plus simple pour nous ensuite d’étendre la notion d’asservir entre composant et système. Il est donc du rôle premier du système d’assurer la pérennité de ses composants, quitte à se déstructurer pour que les composants puissent se réorganiser en un autre système plus pertinent pour leur fonctionnement.

On a du mal à se défaire de cette manière erronée de réfléchir et d’agir, comme le rappelle régulièrement le philosophe Bernard Stiegler, la vision entropique imprègne toute notre culture et nos croyances. On a appris à omettre systématiquement tout ce qui se trouve au-delà en terme de complexité. Pour autant, cela ne signifie pas que nous sommes malveillants en usant de réflexion entropique, c’est souvent le cas lorsqu’on cherche à préserver une espèce, on en oublie qu’elle fait partie d’un écosystème et la protéger signifie biaiser les mécanismes de rétroactions qui eux aussi sont sans doute épuisés, aggravant finalement encore plus la situation.

On pourra toujours essayer de formater les individus et d’user l’environnement en fonction de notre bon vouloir, au final ce seront toujours les tensions humaines et environnementales qui auront le dernier mot sur le système global. Il est ironique à présent de penser que lorsqu’on nous parle de travail, on nous dit souvent qu’il s’agit de « donner du sens à sa vie », comme s’il n’y en avait pas au départ. Nous savons à présent que si.

Emergence

Sans que nous puissions encore expliquer les phénomènes à l’oeuvre, la réunion de certains éléments par des interactions complexes, formant un tout stable et cohérent, va permettre l’apparition d’une entité nouvelle et unique. Ses caractéristiques et ses capacités seront inédites et issues à la fois de tous et d’aucun de ses composants : on dit que le tout est plus que la somme des parties. Mais inversement, ses composants disposent de qualités qui n’ont pas forcément été transmises au système émergent : on dit que le tout est moins que la somme des parties. Edgar Morin réunit ces deux phénomènes sous le terme de principe hologrammatique.

Il peut être utile ici de préciser qu’un système ne se forme pas à partir de n’importe quels éléments entretenant n’importe quelle interaction. Déjà, pour qu’un élément puisse interagir avec un autre, il faut qu’ils soient dans le même environnement (et une porte ouverte !). Se faisant, ils sont ainsi soumis aux mêmes contraintes et donc susceptibles de disposer de plusieurs points communs dont un mode de communication suffisamment proche pour échanger des informations et/ou des ressources. Gregory Bateson affirme ainsi que tout système est redondant car on retrouve parmi ses éléments de nombreuses fois les mêmes caractéristiques. On peut d’ailleurs supposer que c’est de cette redondance que naîtra la propriété émergente du système nouvellement formé. Et pour boucler la boucle, cette même propriété a pour rôle de lier les systèmes nouvellement créés entre eux afin qu’ils puissent former un nouveau système à part entière.

Pour qu’il perdure, il faut également qu’il y est une attraction et une répulsion équivalentes et simultanées pour que le système puisse exister. L’attraction (issue donc du principe de redondance, la condition sine qua none), si elle est trop forte ou en tout cas non contrebalancée par un effet de répulsion, entraînera la fusion ou l’ingestion d’un des éléments par l’autre, mettant fin de facto au système. De même et logiquement, une trop forte répulsion empêchera toute interaction durable. Prenons le système solaire par exemple : l’attraction du soleil est contrebalancée par la vitesse de rotation des planètes, maintenant tout ce petit monde dans un équilibre dynamique et stable.

Puisqu’il s’agit aussi d’ouvrir le débat et le questionnement, demandons-nous alors ce qui peut bien émerger de la société humaine. Nous n’avons pas l’impression d’être aussi rigide que des atomes dans une molécule ou aussi serré que des cellules vivantes dans un organisme. De quoi sommes-nous le composant ? A y bien regarder, il semblerait tout de même que de notre conscience individuelle émerge une conscience collective sous-tendue par les flux d’informations qui se font de plus en plus massivement et rapidement. D’abord il y a eu le langage, la transmission orale, les traditions. Puis vint les dessins et l’écriture grâce auxquels des savoirs ont pu traverser le temps, les personnes et les âges. Les supports d’écriture ont peu à peu évolués, passant de la roche, aux tablettes, aux peaux, aux parchemins, aux feuilles de papiers. Mais cela oblige à un support et à un transport physique, ce qu’a abolit la technologie avec le télégraphe, le téléphone, le fax, le minitel puis l’internet avec les ordinateurs qui se miniaturisent de plus en plus et facilitent toujours plus les communications.

En somme, cette conscience collective (que certains appellent la « noosphère ») que nous ne ressentons pas est déjà présente dans le moindre échange d’informations que ce soit au travers des médias, des enseignements divers, de l’éducation de nos parents, des discussions informelles. C’est en quelque sorte ce que fait déjà la lionne lorsqu’elle apprend à chasser à ses petits, typiquement c’est aussi ce qu’on retrouve dans une ruche quand les abeilles se transmettent la position des fleurs à butiner ou bien dans une fourmilière qui est capable de réagir à une agression comme un véritable organisme. A chaque fois il y a apparition d’une entité (la ruche, la culture, l’espèce) à la connaissance plus vaste que celle pouvant être récoltée par un individu seul. C’est cela l’émergence.

L’humanité n’a donc rien inventé mais a su créer un système diablement efficace pour se développer et user des informations à leur plein potentiel. C’est peut-être là un début de piste que l’on pourrait formuler dans le cadre de la théorie de l’évolution de Darwin. Celui-ci avait comme problématique que parmi les fossiles des animaux disparus, témoins d’anciennes espèces ayant vécues sur notre planète, il n’y avait pas de fossiles d’hybrides qui pouvaient faire la transition entre une nouvelle espèce et une ancienne. Il formulait cela ainsi « la nature ne fait pas de sauts » : eh bien si. Les émergences sont par nature soudaines et imprévues, si en plus elles permettent à l’espèce d’occuper une niche écologique cela explique instantanément l’humanité qui s’est surdéveloppé en quelques milliers d’années seulement.

Incertitude

Ces interactions multiples, toutes ces rencontres qui nous heurtent et nous enseignent, tous ces phénomènes qui se chevauchent et s’entremêlent sans cesse, comment pourrions-nous y avoir accès ? Comment les prévoir ? L’expérience de pensée qui consiste à imaginer un supercalculateur qui connaîtrait la position et le mouvement de chaque atome de l’univers, qui pourrait ainsi tout prédire de l’avenir et tout décrire du passé de l’univers, cela ne restera à jamais qu’une expérience de pensée car elle implique que la machine puisse prévoir le mouvement de ses propres atomes en fonction de ses simulations, nous amenant donc au paradoxe suivant : il devra prédire ses propres prédictions. Mais est-ce seulement souhaitable de tout prévoir ? Aujourd’hui nous cherchons à tout contrôler, à tout rationaliser, à anticiper toujours plus. Mais peut-être s’agit-il d’admettre que l’optimisation a ses limites. Cette infinité d’évènements qui se sont passés avant, qui se passent pendant et qui se passeront après, seront, pour la quasi-totalité, à tout jamais inconnu et inconnaissable.

C’est ce qu’Edgar Morin désigne comme l’incertitude. Même sans parler de tous ces milliards de milliards de milliards d’atomes composant l’univers, plus proche de nous, nous ne pouvons pas prévoir toutes les conséquences qu’auront nos actes au quotidien, c’est impossible. C’est d’ailleurs ce qu’Edward Lorenz souhaitait illustrer en parlant de « l’effet papillon ». C’est ce que de nombreux films, séries et même jeux-vidéo ont déjà traité, où des actes censés être bienveillants conduisent parfois à des catastrophes. Mais soyons clair : l’incertitude d’un évènement n’empêche pas qu’il soit déterminé d’une manière ou d’une autre. L’incertitude concerne avant tout notre capacité à capter et à comprendre cette détermination. Je ne peux pas prévoir ce que je vais taper sur ce clavier, et pourtant, il est au moins déterminé par ma langue, ma culture, mon âge, ma forme physique, mon humeur, le temps qu’il fait, mes discussions d’hier, l’époque actuelle, etc.

Déterminisme et physique quantique : si les interactions aléatoires se font dans un cadre déterminé, alors il en résultera de la détermination ? => Destin ?

Une attitude toute rationnelle empêche une pensée complexe de prendre corps et étouffe la créativité. C’est ce qui nous pousse à n’expérimenter qu’un seul modèle à la fois, à adopter un comportement entropique, car issu d’un seul point de vue, et à se rendre aveugle à tout le reste de notre environnement. A l’inverse, la créativité, quel qu’elle soit, sera forcément issue d’une démarche plus néguentropique (car la globalité, la prise en compte simultanée de tout l’environnement, de fait, n’est qu’un idéal) et éprouvera plusieurs vérités à la fois.

Au fur et à mesure que nous prenons conscience du milieu dans lequel nous vivons et évoluons, nous nous rendons compte que des choses et évènements nous échappent systématiquement, que la complexité du monde ne fait que grandir et que notre sphère d’ignorance augmente proportionnellement à notre sphère de connaissance. L’incertitude nous gagne et au lieu d’en tirer profit nous nous raidissons contre elle, alors qu’elle demande souplesse et adaptation : nous devons nous complexifier. La pensée complexe n’est pas une fin en soi, au plus un idéal mais surtout un état dynamique où toute vérité n’est admise que comme temporaire, changeante, partiale et non absolue. La vérité dépend du référentiel, c’est-à-dire du point de vue. Un paysage ne sera ainsi pas le même suivant l’altitude et la position géographique qu’on choisit pour l’observer, malgré que ce soit la même plaine, la même forêt ou la même montagne. Dans le concept de vérité il y a donc une notion de perception et d’observateur, donc de subjectivité. C’est ce que Nietzsche avançait en affirmant que « la connaissance n’est qu’interprétation à travers le corps ». C’est aussi ce que disait ce cher Von Foerster (cf chapitre « Interaction ») : pas d’observé sans observateur. L’observation en dit souvent plus long sur celui qui observe, il en est de même pour le discours…

Il semble donc qu’aucune vérité même scientifique ne soit atteignable, ou du moins immuable. Une « vérité » comme on l’entend traditionnellement n’est que l’énoncé d’une interaction systémique. Alors que, nous commençons à le comprendre à présent, l’interaction entre deux systèmes n’est jamais que réductrice, car rarement isolée, relative à l’échelle d’observation et temporaire. Ainsi, la définir comme absolue et rigide est absurde systémiquement. En revanche, en terme d’énoncés le concept de théorie est beaucoup plus humble et nous devrions peut-être nous en inspirer. Outre qu’elle doit être testable et réfutable, une théorie doit aussi être « utile » au sens où elle doit permettre l’acquisition de nouvelles connaissances et l’élaboration de nouvelles théories. Pour un exemple des plus parlants, la théorie de la relativité restreinte d’Einstein n’a rien d’un fait ou d’une vérité admise. Elle reste une hypothèse. Très bien construite et résistante aux vérifications successives mais ni plus ni moins qu’une hypothèse. Tout ce que demande la science physique à cette théorie c’est de l’aider à progresser dans la compréhension de notre univers jusqu’à parvenir un jour à une théorie plus aboutie, ce qu’elle fait parfaitement. Car, qu’on le veuille ou non, autant l’observateur ne peut se défaire de l’objet observé, le théoricien non plus ne peut s’extraire de sa théorie. Le chercheur Kurt Lewin qualifiait ces théories fortement marquées par leur auteur comme « historico-géographique », c’est-à-dire qu’elles sont surtout les témoins de l’époque et de la culture dont elles sont issues. Mais nous nous doutons bien à présent qu’elles le sont toutes, l’important étant qu’elles donnent les outils de leur propre dépassement. Il doit en être de même lorsque l’on parle de « vérité ».

N’attachons donc pas trop d’importance à la fixité de notre monde puisqu’il ne l’est pas. Apprenons à suivre son mouvement fluctuant et parfois incertain, admettons l’incertitude et faisons ce travail d’équilibriste en naviguant de théories en théories (celle-là comprise) tout en restant constamment ouvert au doute et en acceptant de se tromper. C’est sans doute cela que l’on appelle « sagesse ». A ce propos, Kant ne disait-il pas que l’intelligence d’un individu se mesure à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter ?

Complexification

On représente plus régulièrement la néguentropie sous forme de boucles, on parle alors de boucles de néguentropie. Cela signifie que tôt ou tard, de système en système, l’énergie transmise revient à son départ. Les déchets d’un système lui permettent en réalité de se nourrir, au même titre que le compost de nos déchets alimentaires font pousser les légumes que nous mangeons. Evidemment, plus la boucle de néguentropie est petite mieux c’est. Moins il y a d’intermédiaires, moins il y a de risques que l’un d’eux fasse défaut et casse la boucle. Les boucles se réduisent donc naturellement par le jeu des redondances qui se multiplient et renforcent les nouvelles interactions. De plus, qui dit réduction du nombre d’intermédiaire dit aussi réduction du nombre d’interactions et donc de l’énergie nécessaires pour faire fonctionner la boucle. Encore un avantage en faveur de la complexification. Par le jeu de la sélection qui rend ces nouvelles structures plus efficaces et plus durables, tout ceci aboutit à une complexification systémique. On pourrait dire, comme s’il y avait une force de gravité au niveau systémique, la complexité va toujours se placer au plus bas de l’échelle systémique.

On peut par exemple observer ce phénomène chez les coquillages qui se sont adaptés aux marées. Lorsque la mer descend, ils se ferment le temps qu’elle revienne pour conserver un milieu aquatique au sein même de leur coquille. « D’externes qu’ils étaient d’abord, les stimulants de ces réactions sont devenus internes. Et le fait est d’importance capitale […]. Il marque le moment où l’organisme, ajoutant à sa propre organisation les modifications infligées par le milieu et augmentant dans la même mesure son indépendance, acquiert de nouvelles possibilités d’autodétermination » (Wallon, 1935). Si les redondances avec le milieu sont pertinentes, elles vont se trouver favorisées et se multiplier naturellement par le jeu de l’évolution car les éléments seront en contact de plus en plus proches et échangeront de plus en plus d’informations, ce qui renforcera . Au fur et à mesure, le système va fabriquer et générer lui-même son milieu, il finit même par se confondre avec lui (gardons donc comme exemple celui des océans avec sa chaîne alimentaire et ses écosystèmes si fragiles que nous commençons à peine à comprendre).

Ainsi, à la manière d’Hegel avec sa fameuse dialectique qui parlait d’un sens de l’histoire, comme une destinée qui se dessinerait sous nos yeux, le mouvement de tout système est la complexification par la décentralisation. Il n’y a donc plus de centre névralgique pour telle fonction, elle est supportée et assumée par tous les éléments du système à la fois. Le système devenu modulaire est beaucoup plus solide et résilient face à un dysfonctionnement car la fonction dispose d’autant de copies qu’il y a d’éléments. Les éléments eux-mêmes s’en trouvent plus autonomes et peuvent survivre malgré la défaillance de l’un d’eux. On n’a qu’à observer les cellules du corps humain pour s’en convaincre. Aucune d’elles n’est essentielle et personne ne décide. On pourrait rétorquer que les différents organes tels que le coeur, le foie ou le cerveau, eux sont spécialisés. C’est vrai. Mais ils ne sont pas des milliards et aucun ne décide plus que les autres. Eh oui, même le cerveau est soumis à l’état des autres organes qui lui fournissent de l’oxygène, du sucre, des globules blancs, etc. A la lumière de cet enseignement, le système hiérarchique et centralisé de notre société apparaît bien archaïque face à la complexification dont elle pourrait bénéficié en abandonnant la démocratie par représentant pour une démocratie directe.

L’apprentissage, l’inscription de réflexes et d’automatismes lorsqu’on se perfectionne dans une action sont aussi des démonstrations de ces boucles qui se miniaturisent. On réduit le nombre d’intermédiaires, l’input déclenchant l’action et l’output qui l’exécute sont reliés de plus en plus directement jusqu’à quitter le domaine de la conscience pour devenir automatique. En psychologie, on appelle cela l’intériorisation. On l’observe lorsqu’on n’est pas sûr de soi, au sein d’un poste à responsabilité par exemple. On rationalise et on adopte alors une position rigide et caricaturale de l’idée qu’on se fait de l’attitude qu’on doit avoir. Petit à petit, si tout va bien, on va prendre confiance, se montrer de plus en plus détendu et ne garder que le strict nécessaire comportemental pour occuper le poste. Ça y est, on a évolué ! La complexification modifie donc la structure même du système. Ce n’est plus tout à fait le même système, ce n’est plus tout à fait le même lien avec l’environnement.

Le contrôle rationnel nous emprisonne et c’est en ça que l’acteur japonais Yoshi Oida nous invite à lâcher-prise dans L’Acteur Invisible. Le rationnel ne nous permet que de choisir un seul chemin, un seul rapport au monde. A l’inverse, suivre nos émotions et nos sensations nous ouvre à de multiples possibilités. Le rationnel c’est cet œil qui nous permet de voir le système au-dessus de nous, celui dont nous faisons partie. Seulement, nous anticipons sur la structure et le but de ce système alors que nous n’en sommes qu’une infime partie, nous ne sommes pas tout le système, nous ne pouvons embrasser tous les points de vue de toute la communauté ou de toute la société, alors que nous occupons l’entièreté de notre être et que saisir toute notre complexité est déjà une tâche ardu. Occupons-nous d’abord de nous, racontons d’abord ce qu’il se passe en nous et laissons émerger naturellement l’esprit du monde. Lâchons prise et laissons faire l’incertitude.