Complexification

On représente plus régulièrement la néguentropie sous forme de boucles, on parle alors de boucles de néguentropie. Cela signifie que tôt ou tard, de système en système, l’énergie transmise revient à son départ. Les déchets d’un système lui permettent en réalité de se nourrir, au même titre que le compost de nos déchets alimentaires font pousser les légumes que nous mangeons. Evidemment, plus la boucle de néguentropie est petite mieux c’est. Moins il y a d’intermédiaires, moins il y a de risques que l’un d’eux fasse défaut et casse la boucle. Les boucles se réduisent donc naturellement par le jeu des redondances qui se multiplient et renforcent les nouvelles interactions. De plus, qui dit réduction du nombre d’intermédiaire dit aussi réduction du nombre d’interactions et donc de l’énergie nécessaires pour faire fonctionner la boucle. Encore un avantage en faveur de la complexification. Par le jeu de la sélection qui rend ces nouvelles structures plus efficaces et plus durables, tout ceci aboutit à une complexification systémique. On pourrait dire, comme s’il y avait une force de gravité au niveau systémique, la complexité va toujours se placer au plus bas de l’échelle systémique.

On peut par exemple observer ce phénomène chez les coquillages qui se sont adaptés aux marées. Lorsque la mer descend, ils se ferment le temps qu’elle revienne pour conserver un milieu aquatique au sein même de leur coquille. « D’externes qu’ils étaient d’abord, les stimulants de ces réactions sont devenus internes. Et le fait est d’importance capitale […]. Il marque le moment où l’organisme, ajoutant à sa propre organisation les modifications infligées par le milieu et augmentant dans la même mesure son indépendance, acquiert de nouvelles possibilités d’autodétermination » (Wallon, 1935). Si les redondances avec le milieu sont pertinentes, elles vont se trouver favorisées et se multiplier naturellement par le jeu de l’évolution car les éléments seront en contact de plus en plus proches et échangeront de plus en plus d’informations, ce qui renforcera . Au fur et à mesure, le système va fabriquer et générer lui-même son milieu, il finit même par se confondre avec lui (gardons donc comme exemple celui des océans avec sa chaîne alimentaire et ses écosystèmes si fragiles que nous commençons à peine à comprendre).

Ainsi, à la manière d’Hegel avec sa fameuse dialectique qui parlait d’un sens de l’histoire, comme une destinée qui se dessinerait sous nos yeux, le mouvement de tout système est la complexification par la décentralisation. Il n’y a donc plus de centre névralgique pour telle fonction, elle est supportée et assumée par tous les éléments du système à la fois. Le système devenu modulaire est beaucoup plus solide et résilient face à un dysfonctionnement car la fonction dispose d’autant de copies qu’il y a d’éléments. Les éléments eux-mêmes s’en trouvent plus autonomes et peuvent survivre malgré la défaillance de l’un d’eux. On n’a qu’à observer les cellules du corps humain pour s’en convaincre. Aucune d’elles n’est essentielle et personne ne décide. On pourrait rétorquer que les différents organes tels que le coeur, le foie ou le cerveau, eux sont spécialisés. C’est vrai. Mais ils ne sont pas des milliards et aucun ne décide plus que les autres. Eh oui, même le cerveau est soumis à l’état des autres organes qui lui fournissent de l’oxygène, du sucre, des globules blancs, etc. A la lumière de cet enseignement, le système hiérarchique et centralisé de notre société apparaît bien archaïque face à la complexification dont elle pourrait bénéficié en abandonnant la démocratie par représentant pour une démocratie directe.

L’apprentissage, l’inscription de réflexes et d’automatismes lorsqu’on se perfectionne dans une action sont aussi des démonstrations de ces boucles qui se miniaturisent. On réduit le nombre d’intermédiaires, l’input déclenchant l’action et l’output qui l’exécute sont reliés de plus en plus directement jusqu’à quitter le domaine de la conscience pour devenir automatique. En psychologie, on appelle cela l’intériorisation. On l’observe lorsqu’on n’est pas sûr de soi, au sein d’un poste à responsabilité par exemple. On rationalise et on adopte alors une position rigide et caricaturale de l’idée qu’on se fait de l’attitude qu’on doit avoir. Petit à petit, si tout va bien, on va prendre confiance, se montrer de plus en plus détendu et ne garder que le strict nécessaire comportemental pour occuper le poste. Ça y est, on a évolué ! La complexification modifie donc la structure même du système. Ce n’est plus tout à fait le même système, ce n’est plus tout à fait le même lien avec l’environnement.

Le contrôle rationnel nous emprisonne et c’est en ça que l’acteur japonais Yoshi Oida nous invite à lâcher-prise dans L’Acteur Invisible. Le rationnel ne nous permet que de choisir un seul chemin, un seul rapport au monde. A l’inverse, suivre nos émotions et nos sensations nous ouvre à de multiples possibilités. Le rationnel c’est cet œil qui nous permet de voir le système au-dessus de nous, celui dont nous faisons partie. Seulement, nous anticipons sur la structure et le but de ce système alors que nous n’en sommes qu’une infime partie, nous ne sommes pas tout le système, nous ne pouvons embrasser tous les points de vue de toute la communauté ou de toute la société, alors que nous occupons l’entièreté de notre être et que saisir toute notre complexité est déjà une tâche ardu. Occupons-nous d’abord de nous, racontons d’abord ce qu’il se passe en nous et laissons émerger naturellement l’esprit du monde. Lâchons prise et laissons faire l’incertitude.

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