Echelle

L’apparition d’une émergence traduit en fait la construction d’un nouveau niveau systémique. Quand des atomes se réunissent en une molécule alors on peut décrire un niveau systémique supérieur, le niveau moléculaire, de plus grande complexité donc que le niveau atomique. Cette juxtaposition de différents niveaux, à mesure que la matière se complexifie, laisse émerger à son tour une nouvelle notion : l’échelle systémique.

Les systèmes étant emboités les uns dans les autres à la manière de poupées gigognes, on peut ainsi remonter et descendre sur une échelle systémique en fonction du niveau de complexité recherché. Le paradoxe qu’il y a dans cette notion d’échelle est qu’on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. On pourrait placer temporairement les particules subatomiques comme les quarks tout en bas et la société humaine tout en haut puisque c’est l’organisation la plus évoluée que l’on connaisse mais cela n’a rien d’absolu. On ne peut donc déterminer le nombre ou la place précise des barreaux de l’échelle mais au moins pouvons-nous en définir l’ordre car nous savons qu’une molécule est formée d’atomes et non l’inverse, nous savons que nous sommes formés de cellules et non l’inverse, etc.

Aussi, cette échelle peut être vue de deux manières différentes. Bien que nous ne parlerons la plupart du temps que de complexité verticale (qui nous permet de parler de composants et de systèmes), notons toutefois que nous pouvons aussi parler de complexité transversale lorsque nous étudions les relations entre systèmes de même complexité verticale, la complexité transversale augmentant avec le nombre de systèmes considérés. Ainsi, un astre immense comme notre soleil va posséder une complexité verticale bien moindre qu’un être humain mais une complexité horizontale bien plus importante puisque formé d’infiniment plus de systèmes (ses atomes) que nous.

On peut déjà déduire de ces deux principes que plus la complexité verticale augmente, plus le système obtenu sera grand et mobilisera d’éléments. De même, plus la complexité verticale augmente, moins le nombre de systèmes à chaque niveau sera grand (pour faire un système il faut au moins deux éléments, à chaque niveau on divise donc au moins par deux le nombre de systèmes) mais plus la variété des systèmes sera importante (car le nombre d’éléments total dans le système augmente mécaniquement et les combinaisons possibles aussi). Par exemple, la variété des atomes comparée à celle des molécules est bien moindre. Une autre déduction que l’on peut faire, sans doute la plus importante, est que chaque niveau systémique repose nécessairement sur celui d’en-dessous, les systèmes les plus complexes sont dépendants des systèmes qui le sont moins. Ce sont donc d’abord les parties qui agissent sur la totalité. Si les éléments de base se voient imposer des tensions qu’ils ne peuvent supporter, alors le système n’est pas viable.

Nous allons en tirer une méthode de pensée qui vise à redéfinir les notions que nous connaissons habituellement en des concepts plus fondamentaux. Bien que cela se rapproche du réductionnisme nous l’appellerons « pensée néguentropique » avec son antagoniste « pensée entropique » (qui pourrait correspondre à l’approche « holistique »). Nous avons déjà développé ces deux notions dans un précédent chapitre (cf « entropie et néguentropie ») et elles nous suffisent amplement pour dérouler la suite de nos idées.

Il peut nous paraitre contre-intuitif de mener un raisonnement « par le bas » et pourtant, la recherche fondamentale devrait toujours fonctionner ainsi. La nature elle-même n’agit pas autrement, elle est dans le laisser-faire, elle n’use que de quelques règles de base que nous tentons de découvrir ici, et force est de constater que ça lui a plutôt bien réussi : l’instinct de survie, le principe premier de l’évolution selon Darwin, est d’abord systémique. En fait, tout système qui se conserve témoigne d’un rapport au monde valide qui peut se perpétuer. Après presque 14 milliards d’années d’existence, l’univers a eu le temps d’expérimenter différents types de systèmes à toutes les échelles, s’appuyant à chaque fois sur le niveau systémique précédent pour croître et se propager. Et nous fonctionnons toujours de cette manière, l’évolution biologique, psychologique et sociale d’un individu se fait forcément « par le bas », en fonction de ses acquis, de l’accord entre ses différentes valeurs et de ce qu’il vit au quotidien.

Un peu plus concrètement, on peut appliquer le raisonnement néguentropique au moteur d’une voiture : son bon fonctionnement est entièrement dépendant du bon fonctionnement de chaque pièce qui le compose. S’il y en a une de défectueuse, on sait qu’on peut la remplacer sans difficulté à l’identique. En est-il de même pour l’humain, l’élément de base de notre système « société » ? A l’image des pièces d’un moteur, peut-on le considérer comme interchangeable ? C’est ce que cherche à interroger Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes : faut-il adapter l’humain à la société ou la société à l’humain ? Michel Foucault fait de même dans Surveiller et Punir en étudiant notre système carcéral (il aurait également pu prendre comme exemple la fameuse école républicaine) qui n’est non pas faite pour aider des individus à trouver leur place mais bien pour les former et les conformer à ce qu’on attend d’eux afin de pérenniser le système actuel (dans le cadre de l’école, on remarquera que la sonnerie annonçant la fin des cours ressemble étrangement à celle des usines de l’époque de la révolution industrielle).

Pourtant, tout système vit au dépend de ses composants et de son environnement (on retrouve ici les deux facettes de la complexité : verticale et transversale). Edgar Morin appelle ce phénomène l’asservissement, renversant de fait le rapport de force : la survie du prédateur est soumise à la présence de la proie. Ainsi, si l’environnement auquel il est adapté disparaît (la proie), le système (le prédateur) risque aussi de disparaître s’il ne parvient pas à s’adapter à son nouvel environnement (à de nouvelles proies). Rien de plus simple pour nous ensuite d’étendre la notion d’asservir entre composant et système. Il est donc du rôle premier du système d’assurer la pérennité de ses composants, quitte à se déstructurer pour que les composants puissent se réorganiser en un autre système plus pertinent pour leur fonctionnement.

On a du mal à se défaire de cette manière erronée de réfléchir et d’agir, comme le rappelle régulièrement le philosophe Bernard Stiegler, la vision entropique imprègne toute notre culture et nos croyances. On a appris à omettre systématiquement tout ce qui se trouve au-delà en terme de complexité. Pour autant, cela ne signifie pas que nous sommes malveillants en usant de réflexion entropique, c’est souvent le cas lorsqu’on cherche à préserver une espèce, on en oublie qu’elle fait partie d’un écosystème et la protéger signifie biaiser les mécanismes de rétroactions qui eux aussi sont sans doute épuisés, aggravant finalement encore plus la situation.

On pourra toujours essayer de formater les individus et d’user l’environnement en fonction de notre bon vouloir, au final ce seront toujours les tensions humaines et environnementales qui auront le dernier mot sur le système global. Il est ironique à présent de penser que lorsqu’on nous parle de travail, on nous dit souvent qu’il s’agit de « donner du sens à sa vie », comme s’il n’y en avait pas au départ. Nous savons à présent que si.

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