Frontière

Etant donné la manière dont nous avons parlé des différents niveaux d’échelle systémique, on pourrait penser que la distinction entre un système et un autre, qu’il soit de même complexité ou non, est franche et concrète. Ça peut être le cas pour un objet physique donné mais c’est justement omettre toutes les interactions qui ne sont pas visibles et tendent à flouter les limites du système.

Nous ne nous définissons que par la somme de nos interactions (cf chapitre « Interaction »). Comme l’explique Gregory Bateson dans L’Ecologie de l’Esprit, nous ne sommes qu’un intermédiaire, voire un filtre, qui ne fait que recevoir puis renvoyer de l’information en fonction de la nature de celle-ci, de sa biologie propre, de son histoire, etc. Ainsi, trouver une limite franche et certaine entre deux entités peut être plus malaisé qu’on ne le pense. On arrivera facilement à isoler physiquement une personne mais peut-elle ne se résumer qu’à son physique ? Est-ce pour autant que nous avons pris en compte tout son système tentaculaire et abstrait d’interactions ?

En psychologie (notamment la Théorie du Détour de Michel Cariou) on nous enseigne qu’un individu ne peut être isolé de son environnement car c’est le décontextualiser que de l’en extraire et de le considérer indépendant de celui-ci. Toute personne est adapté à un environnement en particulier. Ceci a pour importante conséquence qu’elle peut paraître inadaptée à l’environnement commun, celui que nous partageons avec elle, mais qu’elle réagit surtout à un environnement (encore une fois cela comprend une biologie, une histoire, des proches, etc) sûrement déviant et non sécurisant pour elle. La vision que nous avons d’un système diffère donc de la réalité du système. Alors on s’imagine qu’avec un objet beaucoup plus concret on n’a pas ce genre de difficulté. Prenons une maison par exemple. C’est un objet physique que l’on pense avoir bien en tête, et pourtant, où commence-t-elle et où se finit-elle au point de vue des canalisations, des fils électriques, téléphoniques, des antennes, du jardin en surface, en sous-sol ?

On le voit à présent, notre façon de penser nous entraîne vers la facilité, la catégorisation à outrance. C’est ce que dénonçait Henri Wallon dans L’Origine du Caractère chez l’Enfant. C’est vrai qu’il parlait surtout de l’enfant à ce moment-là mais c’est un excellent moyen pour décrypter la pensée de l’adulte justement, un enfant n’est jamais qu’un adulte en devenir. Un autre auteur, Kurt Lewin, distinguait lui deux modes de pensée scientifiques concurrents : d’un côté la pensée aristotélicienne, amenant à faire toujours plus de catégories, de spécialisations et d’expertises dans les disciplines scientifiques ; de l’autre la pensée galiléenne, néguentropique, inclusive, homogène, multiple mais non hiérarchique, supposant que l’univers n’est régi que par une loi unique, amenant donc toutes les disciplines à se réunir en une seule.

Définir les frontières d’un système n’est donc que relatif et subjectif car elles sont particulièrement poreuses, floues et mouvantes. Cela consiste ainsi à établir une hiérarchie dans les interactions qui composent le dit système suivant leur degré d’importance et à ne pas prendre en compte celles qui nous semblent négligeables. Mais ceci concerne avant tout la complexité transversale d’un système, c’est-à-dire que les interactions comparées restent de même niveau, qu’on ne s’intéresse qu’aux composants directs du système et non à ceux des niveaux systémiques en-dessous ou au-dessus. Pour en revenir à la maison, cela nous amènerait à étudier les interactions de chacun des composants pris un à un, chaque mur, chaque brique, chaque poutre, chaque fenêtre, etc. Encore une fois, chaque chose qui ne nous vient pas spontanément lorsque nous pensons à l’objet « maison ». La frontière n’est donc pas non plus certaine en ce qui concerne la complexité verticale des systèmes.

Penser un système c’est donc faire un choix. Rappelons-le, la pensée complexe est une dynamique, un idéal mais non un point fixe. On démonte et on remonte les objets d’étude en même temps, on garde toujours en tête que toute chose est à la fois multiple et unique. Même si ça n’est que temporaire et incomplet, il faut définir une limite au système. Sans frontière, il n’y a pas de système. C’est ce qui fait son identité, au même titre que la cohésion entre ses éléments qui eux-mêmes possèdent une frontière entre chacun d’eux. Ça y est, nous rentrons dans la mise en abîme systémique où tout se répète à toutes les échelles et où les paradoxes se multiplient d’autant.

Mais ce n’est pas qu’une astuce de pensée. On est obligé d’admettre une frontière pour pouvoir conceptualiser le système mais c’est aussi une nécessité concrète et physique. Tout élément d’un système est à la fois attiré et rejeté par tout autre élément (cf « La Méthode » d’Edgar Morin). S’ils ne font que s’attirer, alors les éléments autant qu’ils sont n’en formeront plus qu’un car rien ne les empêchera de se mélanger. S’ils ne font que se rejeter, alors il n’y a ni système ni interaction possible. Ceci vaut donc pour la complexité transversale, pour des systèmes de même complexité. Qu’en est-il pour la complexité verticale, pour des systèmes de complexité différentes ?

En soi, il ne peut y avoir d’interaction entre un système et son sur-système puisque par définition l’un se confond dans l’autre. Un système donné n’interagit directement qu’avec un système de même complexité car ce n’est qu’avec lui qu’il peut échanger des informations structurelles et fonctionnelles. Toute interaction qui pourrait être ainsi observé du bas vers le haut (du moins complexe au plus complexe) relèverait donc du phénomène émergent et mettrait en jeu de nombreux systèmes pour agir sur le sur-système. Le fameux « effet papillon » d’Edward Lorenz n’a donc, en théorie, aucune chance d’arriver puisque l’on parle d’un côté du battement des ailes d’un papillon et de l’autre d’une tornade, qui n’ont pas du tout la même complexité.

Ceci dit, nous avons évoqué dans le chapitre « Interaction » les phénomènes d’entropie et de néguentropie, la différence étant l’énergie stockée dans les systèmes grâce à la néguentropie. On pourrait donc imaginer définir le degré de complexité d’un système en mesurant la quantité d’énergie stockée. Ce qui établit donc la différence entre deux systèmes de complexités différentes, et surtout la frontière que l’on pourrait tracée, c’est la quantité d’énergie stockée par chacun. Par nature un système moins complexe aura toujours moins d’énergie qu’un système plus complexe, mais s’il parvient par un quelconque moyen à stocker suffisamment d’énergie, il peut très bien imaginer interagir avec le système au-dessus.

Enfin, par le célèbre principe du « qui peut le plus peut le moins », rien n’empêche en théorie un système de forte complexité d’interagir avec un système de faible complexité. On arrive très bien à agir sur des cellules microscopiques à l’aide d’aiguilles extrêmement fines, nous agissons sur les atomes pour les faire fissionner dans les centrales nucléaires et nous mettons en collision des particules subatomiques dans des accélérateurs tels que le LHC. Evidemment ce sont des prouesses de l’intelligence humaine qui permettent ces sauts d’échelle, mais concernant l’épigénétique par exemple les animaux en sont tout aussi capables que nous. Il s’agit de l’effet de nos comportements sur l’expression de nos gènes. Même si nous n’en avons pas conscience, nous avons bel et bien un certain pouvoir sur nos molécules.

Qu’il s’agisse de complexité verticale ou horizontale, l’énergie (force ?) de l’interaction entre deux systèmes dépendra essentiellement de leur éloignement, de la présence ou non d’intermédiaires et s’ils possèdent beaucoup ou peu de redondances (cf chapitre « redondance »). Cela nous enseigne qu’il est important dans la vie quotidienne comme dans les apprentissages de privilégier les interactions les plus proches de nous et celles qui ont le plus fort impact sur nous. Grâce à la pensée complexe, on pourra discriminer et hiérarchiser les interactions, nous permettant de répondre à des questions telles que : le bien-être économique est-il plus important que le bien-être moral ou écologique ?

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